A lire, cet hommage de David Uhrig, si proche de Françoise Collin.


Françoise Collin et la lumière du négatif

Quelle étrangeté peut devenir le téléphone lorsqu’il fait basculer un monde. La personne qui tout à coup me rappelait offrait sa voix, profonde et douce, rythmée et mélodieuse. Mon interlocutrice attentive semblait cadencer ainsi, sans effusion, la mesure de notre amitié naissante. Mais le plus renversant pour moi était cette bonne nouvelle : l’auteure de Maurice Blanchot et la question de l’écriture m’accordait un tête à tête.

En fait, passé l’ascenseur microscopique qui condamnait le visiteur à voyager de profil, tandis qu’il se laissait hisser jusqu’à une porte ouvrant peut-être dans la peau de John Malkovitch, c’est côte à côte, au bord d’une table ronde minuscule, que nous nous sommes d’abord parlé. Françoise, glissant rapidement à contre-courant, lisait mes paroles comme à leur source et j’eus pour la première fois le sentiment d’être écouté à rebours.

Sa propre parole était d’autant plus précise qu’elle tenait à la justesse du clin d’œil qui l’éclipsait. Les entretiens avec Françoise paraissaient furtifs, comme tenus à la dérobée ; ils pouvaient durer des heures, mais ce qui importait vraiment, c’était faire jaillir l’étincelle d’où partirait, une nouvelle fois, l’étonnement. Son éclat rieur, son séjour hypothétique, sa certitude éphémère était une joie pour elle : « oui je constate que les dialogues relancent toujours la réflexion », m’écrivit-elle un jour.

Je sortis de ce second entretien entièrement épuisé : je venais de faire l’expérience de l’inimaginable lucidité de Françoise Collin. Qui a saisi la puissance de son analyse sur Blanchot comprendra jusqu’où pouvait trancher cette parole aiguisée par l’écriture. Françoise considérait l’écriture comme un négatif photographique qui projette sur le langage, sur la société, le peu d’ombre dont dépend toute question – et donc toute parole véritable.

D’ailleurs, Françoise aimait à se rappeler les remous provoqués par son livre dans les eaux stagnantes de la littérature mimétique où se répétaient en litanies des formules blanchotiennes sans contenu. Elle pouvait être fière, non seulement d’avoir écrit le premier ouvrage critique entièrement consacré à Blanchot, mais surtout d’avoir été capable d’éviter le piège du silence.

« Mon commentaire ne peut être que latéral. Vous êtes au centre », m’écrivait-elle encore pour encourager mes recherches. Elle avait inventé une lecture ouverte qui libérait du même coup le champ interprétatif à d’autres paroles. J’ai perdu une amie précieuse et me manque la chaleur de son entretien ; reste que son travail philosophique, son exigence, n’en sont pour moi que plus retentissants.

David Uhrig – 10 septembre 2012