"L’oeuvre demande cela, que l’homme qui l’écrit se sacrifie pour l’oeuvre, devienne autre, devienne non pas un autre, non pas, du vivant qu’il était, l’écrivain avec ses devoirs, ses satisfactions, et ses intérêts, mais plutôt personne, le lieu vide et animé où retentit l’appel de l’oeuvre." (Le Livre à venir).

Quel est cet appel qui, au moment même où il a lieu, semble sceller et notre naissance et notre disparition ? « Du poème naît le poète », mais comme s’il naissait seulement pour, aussitôt, disparaître. Un tel appel ne manque de retentir comme un impératif et une énigme : pourquoi une telle exigence ? L’oeuvre n’est pas seule à appeler, mais cet appel a lieu, et il ne va pas sans abandon de notre part : abandon de tout ce qui constituait auparavant notre expérience (effacement), mais abandon aussi à ce qui maintenant nous requiert (événement). Ce qu’est l’appel de l’oeuvre, nous ne le comprendrons qu’à partir de l’espace de l’oeuvre (l’espace littéraire).

« Qui n’appartient pas à l’oeuvre comme origine, qui n’appartient pas à ce temps autre où l’oeuvre est en souci de son essence, ne fera jamais oeuvre » (Espace Littéraire) – non seulement il ne fera pas oeuvre, mais il ne pourra même rien dire de cet appel. « Pourquoi l’oeuvre exige-t-elle cette transformation ? », jusqu’à cet effacement du vivant : pour quoi, en vue de quoi, et sous la pression de quel événement ? La question appartient à l’horizon de la phénoménologie, et celui qui la pose est Blanchot. D’un penseur, ou d’un écrivain, il n’y a jamais que peu à dire – le fil des mots et des livres devant tenir lieu de biographie. Retenons le minimum : deux dates extrêmes, et dans cet entre-deux l’insistance d’un travail. Deux dates : 1907-2003. Ce qui l’inscrit dans une génération, celle de Sartre (1905), Levinas (1906) et Merleau-Ponty (1908), c’est-à-dire celle des premiers phénoménologues français recevant en même temps le legs de Husserl et de Heidegger. Ces cinq noms serviront de fil conducteur.

Jérôme de Gramont : Professeur à l’Institut catholique de Paris, il est entre autres l’auteur de La vie quotidienne, Les Éditions Universitaires, 1991. Kant et la question de l’affectivité, Vrin, 1996. L’entrée en philosophie. Les premiers mots, L’Harmattan, 1999. Le discours de la vie. Trois essais sur Platon, Kierkegaard et Nietzsche, L’Harmattan 2001.